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29 novembre 2016 2 29 /11 /novembre /2016 16:38

Encore un peu somnolente, Mathilde sirotait son premier café de la journée, le regard vague et l'esprit embrumé, lorsque Valentine fit une entrée fracassante dans la roulotte. En s'éveillant, Mathilde avait remarqué la couchette vide et ne s'en était pas étonnée. Sa fille était plus matinale qu'elle-même. Elle avait coutume de se rendre aux écuries et de s'adonner à une petite marche avant de prendre le petit-déjeuner.

- Maman ! J'ai très mal dormi ! déclara la jeune fille en se plantant devant sa mère, le visage plein de reproches et de mécontentement.

Mathilde leva vers sa fille un regard perplexe.

- Pourquoi ?

Avec un soupir, Valentine s'assit face à elle et s'empara de la cafetière pour remplir son bol.

- Je n'en peux plus de cette situation. Il faut que ça bouge, maintenant !

Mathilde vida son bol d'une traite, et fronça les sourcils:

- Mais de quoi tu parles ? Je ne comprends rien...

- Mais je te parle de nous ! On est au point mort, là. Et ça s'éternise. Depuis combien de temps on est dans cette roulotte ? Il n'était pas question qu'on ait un appartement ? C'était une question de deux ou trois mois, maxi. Et là, ça fait combien de temps ?!

- Oui, je sais... Mais on n'est pas mal, là, non ?

- On est pas mal, d'accord ! Parce que le mois d'août s'éternise comme le reste, et que la mauvaise saison n'est pas prête d'arriver à ce train-là; mais il n'empêche que je voudrais bien avancer, moi. Maintenant que je sais ce que je veux faire, j’ai envie de passer aux choses sérieuses, d’aller m'inscrire en fac à Reims, de rencontrer la tante de Samuel pour voir si la cohabitation avec elle est possible... Et puis tiens, par rapport à Samuel, j'ai beaucoup de choses à lui dire, moi. Pourquoi ne fait-il pas attention à moi ? Il faut que j'en aie le cœur net.

Mathilde ne répondit rien, l'air soucieux.

- Et toi ? reprit Valentine, tu n'as pas envie de savoir si le poste de Joigny va te convenir ? Et ce Franz... Il t'a plu, hein ? Ce serait intéressant de savoir si tu vas le revoir, non ? Et puis mine de rien, on a toujours la même épée de Damoclès au dessus de la tête : papa. Qu'est-ce que tu crois qu'il va faire, papa ? Il semblerait quand-même qu'il soit à notre recherche... Moi, je ne peux pas rester comme ça dans l'incertitude, elle n'a pas le droit de jouer comme ça avec nous !

- Qui ça ?

- Mais notre auteure !

- Ah, d’accord…

Le visage de Mathilde s'éclaira ; d'un coup, elle avait compris où sa fille voulait en venir. Mais ses pensées n'étaient pas encore suffisamment claires pour lui permettre d'entamer une discussion constructive. Elle s'empara de la cafetière pour remplir son bol à nouveau.

De son côté, Valentine, avala quelques gorgées de café avant de se couper une tranche de pain, pour la tartiner généreusement de beurre et de confiture pour y mordre à belles dents.

- Ça fait combien de temps qu'elle nous a plantées là, avec tous nos problèmes ? reprit-elle, la bouche pleine.

Mathilde haussa les épaules:

- Un moment...

- Oui, un bon moment. Et ça ne va pas !

- Et qu'est-ce que tu veux faire ?

- Faut lui parler.

- Tu sais comment la joindre ?

- Pas vraiment, mais sur Internet, on doit bien trouver quelque chose sur elle, non ? Elle ne doit pas en être à son premier livre...

- Sans doute; enfin, peut-être. J'espère, en tout cas.

Valentine hocha la tête en prélevant avec férocité une autre bouchée de sa tartine:

- Dès que j'ai fini de manger, je commence les recherches. On va la secouer un peu, tu vas voir. On est responsable de ses créations. Elle nous doit des explications.

 

Trois heures plus tard, installées dans la salle informatique du domaine d'Epona, la mère et la fille collaboraient efficacement pour en apprendre plus sur leur créatrice. Elles avaient bien avancé. En tapant le nom de leur auteure sur le moteur de recherche, elles avaient découvert un site d'éditions en ligne où figuraient plusieurs de ses ouvrages: cinq, très exactement. Elles en étaient soulagées: leur histoire avait donc des chances d'aboutir, à moins que leur créatrice ne soit une adepte des fins en « eau de boudin »! Mais encore fallait-il trouver un moyen de la contacter.

Soudain, Valentine poussa un cri de victoire:

- Eureka !!! J'ai trouvé un blog !

Mathilde se leva précipitamment pour rejoindre sa fille devant son ordinateur.

- Il n’y a pas de photo d’elle ? J'aurais bien aimé voir à quoi elle ressemble, ajouta-t-elle déçue, en découvrant la photo de « profil », un charmant petit fox-terrier à lunettes.

Valentine avait commencé à faire défiler les parutions.

- Ben dis-donc, il y a pas mal d'articles ! Ça a l’air sympa…

Il y avait effectivement de nombreux articles, d'inspirations diverses : lectures, cinémas, recette, coups de gueule, coups de cœur...

- Bon, si tu commences à lire, remarqua Mathilde en voyant sa fille s'attarder sur un article au sujet d’un film à ne pas manquer, on n'est pas sorties de l'auberge! Tu trouves un contact?

Valentine secoua la tête:

- Je n’ai pas l’intention de tout lire, mais il a l’air bien, ce film ; on aurait pu y aller, vu qu’on n’a pas grand-chose d’autre à faire. Enfin, je crois qu’on doit pouvoir laisser un message sur ce blog...

- He ben, alors allons-y! riposta Mathilde.

 

***

 

Comme beaucoup de gens, j’imagine, mon premier travail, lorsque j’ouvre l’ordinateur, est de lire mes mails. Il faut dire qu’aujourd’hui, c’est plus intéressant que d’ouvrir sa boîte à lettres qui ne contient plus, sauf rare exception, que des factures et des publicités. Les mails, c’est plus varié : il y a des « newsletters » auxquelles on ne s’est pas forcément abonné, des publicités, mais il y a surtout pas mal de messages personnels. C’est chouette d’avoir des nouvelles des amis qui sont souvent trop loin. Parfois, mais trop rarement hélas, il y a des commentaires sur le blog. Ça aussi, ça fait plaisir.

Et justement, aujourd’hui, « Overblog » m’informe que j’ai reçu un message. Ma curiosité s’éveille : un message ? Mais c’est encore mieux qu’un commentaire, ça ! Voyons, voyons… Allez, je clique !

 

« Bonjour !

Ce message va sans doute vous surprendre et nous espérons ne pas faire fausse route en vous l’adressant. Suite à quelques recherches sur le net, nous avons trouvé ce moyen pour vous joindre, en espérant que vous êtes bien la personne que nous cherchons. Est-ce bien vous l’auteur de « Blessures de vie », « Etat d’âmes », « Les moutons noirs » ?... Je sais que nous en oublions, mais cela suffira sans doute à vous identifier ! De notre côté, nous n’avons pas encore d’existence légale, mais nous n’en n’avons pas moins une requête à vous adresser. Nous sommes « les disparues ». Cela fait maintenant des mois que nous avons fui la Bretagne pour venir nous cacher dans ce petit coin des Ardennes où nous ne sommes pas vraiment malheureuses mais où nous attendons en vain de trouver des solutions à nos problèmes. Excusez-nous de vous le dire comme ça, mais nous nous demandons si vous ne nous avez pas oubliées. Nous nous sentons vraiment abandonnées. Autour de nous, tout le monde se demande ce qui se passe, car, comme vous le savez, nous ne sommes pas seules en cause ! Même le temps semble s’être arrêté dans un mois d’août qui s’éternise. Nous ne nous plaindrons pas de ces prolongations estivales, l’hiver ayant la réputation d’être particulièrement rigoureux ici, mais tout de même ! L’ennui commence à s’installer. Il ne se passe plus rien ! Alors, s’il vous plaît, si notre sort vous soucie un tant soit peu, faites quelque chose, reprenez le cours de notre histoire, aidez-nous à avancer. Vous seule pouvez le faire. Nous n’en pouvons plus de cette inaction. Dans l’espoir d’être entendues, et d’avance, avec toute notre reconnaissance,

Mathilde et Valentine. »

 

Je lis et relis le message, complètement abasourdie. Je n’en crois pas mes yeux. Les disparues. Mathilde et Valentine, les personnages principaux de mon dernier roman, s’adressent à moi par l’intermédiaire du blog, visiblement submergées par un sentiment d’abandon qui ne m’étonne qu’à moitié.

Car depuis des semaines, - oui, peut-être bien des mois-, je me reproche intérieurement mon manque d’assiduité au travail. J’ai bien conscience d’avoir commencé un roman, de m’être interrompue pour partir en vacances, puis de m’y être à nouveau consacrée, avant d’être accaparée par de multiples tâches qui, peu à peu, m’ont éloignée de ma réalité romanesque. Les personnages, devenus si vivants au fil des lignes, un peu comme des amis très proches, ont perdu de leur consistance jusqu’à devenir un lointain souvenir auréolé de remords. Non, je ne les ai pas oubliés. Mis de côté, seulement. De fait, ils ont perdu de leur densité, s’étiolent, s’effilochent, et s’évanouissent dans une dimension à laquelle j’ai de moins en moins accès. Au point de me demander parfois « comment je l’ai appelé, celui-là, déjà ? »… «  Et sa mère, c’est qui, en fait ? ». Comme si je ne les avais pas moi-même créé de toutes pièces, avec leur histoire, leur passé, leur caractère, leurs espoirs et leurs motivations !

Elles ont raison. Accaparée par d’autres projets, plus concrets, je les ai vraiment laissé tomber. Je ne parle pas du blog ; je n’y écris pas beaucoup d’articles. Manque de motivation. Le nombre d’abonnés a beau augmenter régulièrement, il n’y a vraiment pas assez de retour. On a vraiment l’impression d’écrire dans le vide, surtout depuis le départ de Jean Luc, notre fan et commentateur le plus assidu. C’est ça qui coupe les ailes, pour tout : l’absence d’échange et de partage. La circulation est à sens unique.

Alors c’est vrai, je l’avoue, je me suis détournée de l’activité créatrice, ces derniers temps, allant jusqu’à me demander parfois si ça vaut la peine de continuer. Car même si j’ai quelques fans, les refus systématiques des éditeurs traditionnels, ça use. Au fond, il y a peut-être mieux à faire ?

Du coup, je me suis consacrée aux huiles essentielles, passionnant sujet dont on n’a jamais fait le tour, j’apprends le catalan - en réaction à ce choix stupide d’Occitanie pour le nom de notre région !-, j’ai voulu me remettre au piano… Je nage, je marche, je pédale, je cuisine, je tricote, cote, cote ! Et c’est ainsi que je perds de vue mes disparues qui n’attendent qu’une seule chose : être retrouvées !

Stupeur et honte.

Je dois leur répondre au plus vite.

Je pense à elles, souvent ; à elles et à tout ce petit monde qui m’habite et que j’ai choisi d’exposer au grand jour. Je me dois à lui et à mes lecteurs potentiels, même s’ils sont peu nombreux. Je comprends leur inquiétude et leur révolte, et je vais de ce pas reprendre le fil de mon histoire, en essayant de tout concilier : huiles essentielles, catalan, i tutti quanti. L’hiver arrive et avec lui, le cortège des longues soirées au coin du feu. Allez, il y a du pain sur la planche ! Tant mieux.

 

Vite, je réponds :

« Je vous ai entendues, les filles ! Ne vous inquiétez pas. De fait, je ne vous ai abandonnées qu’à moitié : le synopsis est fait et je sais où je vais, où vous allez. Rassurez-vous, j’ai besoin de vous, comme vous de moi pour exister. Vous allez connaître des jours meilleurs, je m’en porte garante. Et je sais de quoi je parle puisque c’est moi qui décide ! Je crois que vous ne serez pas déçues.

Alors, à très bientôt,

Au fil des mots, au gré des lignes…

Votre auteure dévouée,

Frédérique »

 

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Published by Do Fredo - dans nouvelles
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commentaires

Do Fredo 04/12/2016 21:18

Hé oui, je traverse une crise de motivation... Mais ça va passer! Tu as raison, le principal, c'est de prendre plaisir à ce que l'on fait et ça, c'est toujours là. Et puis c'est vrai que les huiles essentielles prennent beaucoup de temps et ça aussi, c'est passionnant. Alors il faudra que les disparues patientent encore un petit peu... Merci pour le commentaire et bisous à toi

chantal 04/12/2016 18:11

C'est vrai que la vie souvent nous malmène et que nous ne prenons pas la peine de laisser un commentaire à un article qui parfois nous a émus, qui parfois nous a faire prendre conscience des bonheurs ou des malheurs des uns et des autres. Parfois même nous remettons à plus tard la lecture d'un article parce que nous n'avons pas le temps là au moment même ou nous ouvrons le message d'en profiter pleinement et ensuite, c'est vrai parfois on oublie. Mais, ne te décourage pas Frédérique. Je souhaite que tu puisses faire éditer tes livres dans de bonnes conditions. Ne considère pas l'écriture comme un travail mais comme un plaisir. Tout est là, en fait, quelque soit l'art pratiqué, il est nécessaire d'y prendre plaisir. Bisous

Do Fredo 30/11/2016 10:26

Merci, je vais m'y coller... bisous!

Michèle 30/11/2016 09:41

excellente nouvelle TU AS RETROUVE LES DISPARUES et LA MOTIVATION
maintenant AU BOULOT on attend la suite ….
bises

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